Allaiter et travailler : le témoignage d’Emilie

  • allaitement et travailQuel choix avez-vous fait au moment de la reprise du travail : sevrage ou poursuite de l’allaitement ? Pourquoi ?

J’ai repris le travail à temps plein lorsque ma fille avait 2 mois ½, pas par choix, mais par obligation. Avant mon accouchement je pensais arrêter d’allaiter à la reprise du travail mais finalement et tout naturellement, j’ai souhaité poursuivre l’allaitement. Je ne pourrais pas l’expliquer tellement ce fût une évidence. Je ne me suis pas sentie mère en accouchant mais juste après, lorsque je lui ai donné le sein pour la première fois. J’ai très mal vécu les longues séparations quotidiennes et continuer l’allaitement nous a permis de nous retrouver plus facilement. De plus, je n’arrivais pas à me projeter un biberon à la main et je ne voulais pas lui donner autre chose que mon lait.

  • Comment vous êtes-vous organisée ?

J’ai eu la chance de pouvoir organiser mes horaires comme je le voulais. Je n’ai donc pas prévenu mon employeur que j’allais tirer mon lait. J’avais planifié 3 tirages, 2 quand ce n’était pas possible autrement, mais pas moins. Je me suis équipée d’une petite glacière pour transporter mon lait tiré et d’un grand sac à dos pour y mettre le gros tire-lait loué à la pharmacie. Sur mon lieu de travail, j’avais un réfrigérateur où je stockais mon lait et un congélateur où je mettais les pains de glaces. J’avais un bureau que je partageais avec une collègue qui n’était pas souvent là et qui était ravie d’aller faire une pause quand je tirais mon lait. Mes collègues proches étaient au courant qu’il ne fallait pas ouvrir la porte du bureau quand elle était fermée. Au fil des semaines la lassitude et la fatigue se sont installées (près de 3h de trajet par jour, marche, train et métro) et mon employeur m’a permis de travailler chez moi lorsque c’était possible.

  • Quelles ont été vos principales difficultés ?

Dans les premiers temps, le tirage ne m’a pas posé de problème particulier. J’avais tiré mon lait dès le 1er mois, je savais donc que je pouvais tirer de grosses quantités de lait et n’avais pas de stress par rapport à ça. Même pendant mes déplacements professionnels, j’ai toujours trouvé une petite pièce où tirer, assise ou debout, et un évier pour faire ma vaisselle. J’ai toujours demandé sans tabou un endroit tranquille pour tirer mon lait et ai toujours reçu un très bon accueil. Mon bébé a également très bien accepté le biberon.

Malgré cela, j’ai rencontré de nombreuses difficultés qui sont en parties liées à des erreurs commises lors de la mise en place de l’allaitement. Mon bébé a souffert de coliques importantes dès la naissance. A cela est venu s’ajouter un reflux gastro-oesophagien interne. Ma fille pleurait énormément, n’était pas soulagée par les tétées, ne dormait pas du tout la journée mais dormait 12h la nuit. Je n’ai donc jamais été capable de savoir quand elle avait faim. Très rapidement j’ai été obligée d’utiliser des bouts de seins en silicone sans savoir d’où venaient les douleurs provoquées par les tétées. Enfin, sur les conseils d’un pédiatre et de l’infirmière de la PMI je me suis mise à allaiter toutes les 3-4h pour diminuer les coliques. Elles ont duré 2 mois, jusqu’à ce que je supprime les protéines de lait de vache de mon alimentation. De peur de faire à nouveau souffrir ma fille, j’ai continué l’allaitement à heure fixe. Cela semblait lui convenir. Je crois qu’elle avait appris à ne pas exprimer sa faim et je crois aussi que je ne savais pas interpréter les signaux.

Les volumes inadaptés :

Lors de ma reprise, une des plus grosses difficultés a été de déterminer les volumes de lait à donner à la nourrice. Ma fille étant chez elle du lundi au vendredi, de 9h à 18h, j’ai donc fourni 3 biberons de 150mL à donner toutes les 3-4 heures. Je la faisais téter avant mon départ et avait prévu des téter le soir. Pour les premiers jours j’avais aussi laissé du lait en plus, au cas où, et des poches de lait congelé en cas d’accidents avec un biberon.
A cette époque ma fille dormait très peu la journée et voulait téter très souvent pour calmer ses brûlures Å“sophagiennes. Très rapidement, la nourrice a augmenté les quantités de lait et a rapproché les biberons si bien que le soir ma fille était repue, ne tétait pas et commençait sa nuit dès 18h30 pour se réveiller à 7h. Je savais qu’il était impossible que je tire autant de lait la journée et qu’il était aussi impossible que ma fille avale autant de lait en une journée (effectivement elle a fait une rechute de son RGO à cette période).
J’ai donc fait un point avec la nounou et ai décidé de ne lui donner que le lait que j’estimais nécessaire en lui disant qu’elle se rattraperait en tétant plus à la maison. J’ai régulièrement demandé à la nourrice s’il fallait augmenter les volumes mais ça avait l’air de convenir. Ma fille a continué à faire des nuits de 12h.

A la visite des 3 mois ma fille n’avait pris que la moitié du poids qu’elle aurait dû prendre et un mois plus tard elle n’avait pris que 150 g. Visiblement elle n’avait pas assez de lait. Le pédiatre nous a imposé une diversification à 4 mois.

Baisse de lactation :

Vers les 4 mois de ma fille j’ai également rencontré une baisse importante de lactation. Je tirais deux fois moins de lait. Mes seins étaient vides, mous. Et le réflexe d’éjection est devenu long à se déclencher, que ce soit au tire-lait ou avec ma fille. Cette période a été dure moralement. Les tétées du soir n’étaient plus un plaisir, ma fille s’énervait au sein car le lait ne coulait pas assez vite par rapport au débit du biberon. La tétée du soir était devenue ma hantise.
La diversification était beaucoup trop précoce pour ma fille qui n’était pas prête et pour nous qui ne l’étions pas non plus. Un soir, je me suis décidée à contacter une maman de l’association Galactée. Elle m’a donné les coordonnées d’une consultante en lactation IBCLC qui venait d’être recrutée par la maternité où j’avais accouchée.
Cette conseillère m’a dit tout ce que j’avais besoin d’entendre, tout ce que je savais au fond de moi mais qu’on aurait dû m’expliquer dès le début de mon allaitement. Elle m’a redonné confiance en ma capacité à nourrir ma fille et à savoir quand et comment la nourrir. Le problème principal dans mon allaitement était que je n’allaitais plus ma fille à la demande depuis ses 15 jours et qu’elle n’avait que 5 ou 6 tétées/biberons sur 24h.
Avec douceur, la conseillère en allaitement m’a rappelé que les coliques étaient loin derrière nous, que son RGO ne la faisait plus souffrir et qu’il n’y avait plus aucune raison de lui imposer des horaires de tétée. Elle m’a aidée à reconnaitre les signes de faim chez ma fille. Elle m’a suggéré de proposer le sein plus souvent. Ce terme de « proposer » a été une révélation pour moi. Il m’a fait comprendre que même si je ne savais pas si mon bébé avait faim je pouvais tout simplement lui demander et qu’il était tout à fait capable d’accepter ou de refuser. Ce terme en a fait pour moi un être actif.
Depuis ce jour-là , je lui fais confiance pour gérer son appétit et je vérifie son poids entre deux visites chez le pédiatre, juste comme ça, pour me rassurer. Elle m’a aussi expliqué comment donner un biberon pour que le bébé soit un peu moins passif face au débit du biberon (en position verticale, le biberon presque à l’horizontal). Elle m’a également conseillé de ne plus utiliser les bouts de seins en silicone qui pouvaient entrainer une diminution de la lactation. Je n’ai malheureusement jamais réussi à m’en passer en raison des douleurs qu’occasionnaient les tétées et du refus de ma fille de téter sans à présent.
Elle m’a aussi expliqué que les 5 tétées ou tirages quotidiens ne suffisaient pas à entretenir ma lactation et m’a suggéré de faire téter ma fille la nuit également, dès les premiers signes d’éveil. J’ai eu un peu de mal avec ce conseil car je ne voulais pas créer de troubles du sommeil. J’ai donc tiré mon lait 1 à 2 fois par nuit au début et au fil des jours, pendant les tirages nocturnes, si j’entendais ma fille bouger dans le babyphone posé au salon, je la mettais au sein. Au final, j’ai ajouté un biberon pour la journée, une tétée le matin, une autre le soir et une ou deux tétées nocturnes.
Au grand étonnement du pédiatre ma fille a repris une courbe de croissance parfaite, uniquement avec mon lait. Nous avons débuté la diversification vers 5 mois ½ quand ma fille a commencé à émettre de l’intérêt pour ce que nous mangions. La consultante en lactation m’a aussi conseillé d’augmenter la fréquence des tirages (j’ai tiré mon lait jusqu’à 8 fois par jour) et de pratiquer des massages lors des tirages selon la technique de Jane Morton .
En quelques jours j’ai retrouvé une lactation suffisante pour fournir les 4 biberons quotidiens. A cette période, j’ai entièrement organisé mon travail autour des tirages et j’ai été totalement improductive. J’étais constamment dans l’angoisse de ne pas avoir assez de lait même lorsque j’étais avec ma fille. Il m’est arrivé d’avoir d’autres baisses de lactation que j’ai rectifiées en quelques jours. Ces baisses de lactation ont été moins anxiogènes.

Prédigestion du lait :

Une fois les choses rentrées dans l’ordre je me suis aperçue que mon lait congelé prenait un goût affreux. Pour l’avoir lu sur le site, je savais que cela pouvait arriver. Ma fille acceptait bien ce lait mais j’ai quand même décidé de remplacer mes stocks de lait prédigéré par du lait chauffé à 60°C. J’avais peur qu’un jour ma fille n’accepte plus ce lait prédigéré et de me retrouver sans stocks. J’ai fait ce remplacement progressivement pour éviter le stress du congélateur vide.

  • Quels ont été vos meilleurs moments ?

Ils ont été très nombreux heureusement. Et ils compensent largement toutes les difficultés rencontrées.

Les meilleurs moments restent les tétées retrouvailles. Celles où les yeux de ma fille se révulsaient dès la première gorgée de lait, celles qui ont eu lieu dans le bain parce qu’elle n’avait pas pu attendre tellement on s’était manquées. J’ai aussi adoré les tétées de nuit où le lait est toujours abondant et le réflexe d’éjection plus rapide à venir. Je les aime toujours autant.

C’est assez paradoxal mais j’ai aimé tirer mon lait. Cela m’a permis de rester connectée à ma fille la journée. Tirer mon lait m’a aidé à supporter les séparations.

J’ai également découvert le plaisir de cuisiner pour elle avec mon lait. Des flans, des crèmes dessert, des biscuits, tout ce qui est bon mais qui contient du lait de vache qu’elle ne peut pas encore manger.

Et enfin sans doute le meilleur moment : la fin de mon cdd il y a un mois. J’ai rangé mon tire-lait et ne le ressors qu’une fois par semaine.

  • Qu’est-ce que vous souhaiteriez dire aux mamans qui doivent faire un choix dans les semaines à venir ?

Je leur conseillerais de prolonger au maximum leur congé. Je suis aujourd’hui convaincue que l’allaitement est fait pour être vécu avec son bébé. Même si ma fille va très bien, je l’ai sous-alimentée par ma mauvaise pratique de l’allaitement et la reprise du travail à aggravé cette situation.
Mais si vraiment elles ne peuvent pas faire autrement alors je leur dirais que c’est possible et que ça en vaut vraiment le coup. Il sera tout à fait normal de rencontrer des épisodes de fatigue et de découragement. Mais ils seront suivis de moments où tout se passera bien et où elles seront alors heureuses et fières d’avoir fait ce choix et tous ces efforts.
Je leur dirais aussi qu’il faut se faire confiance et faire confiance à son bébé. Et surtout, SURTOUT, je leur conseillerais de prendre contact avec une consultante en lactation compétente avant la reprise du travail (je dirais même avant l’accouchement) et d’être hermétiques à toutes les réflexions toxiques et aux mauvais conseils des professionnels de santé non formés à l’allaitement.

  • Ce serait à refaire, vous referiez le même choix ? Que changeriez-vous ?

Oui et non.

Oui si je n’avais pas le choix, je referais la même chose, sans aucune hésitation. Mais si j’en avais la possibilité, je reprendrais le travail beaucoup plus tard. Pendant 8 mois je n’ai pensé qu’à ma lactation, au manque de lait et au fait de suffisamment nourrir ma fille. Je ne parlais plus que de ça. J’ai entièrement organisé ma vie pour faire un maximum de tirages de lait. Pour stimuler ma lactation au maximum, j’ai consacré mes week-ends à l’allaitement de ma fille. Pour cela je me suis un peu coupée du reste du monde, préférant rester au calme pour que ma fille reste concentrée sur la tétée. Depuis que j’ai arrêté de travailler, je sens que ma lactation est naturelle, le réflexe d’éjection est plus rapide à venir, je n’ai plus cette sensation de manquer de lait. Je suis détendue.

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5 Comments

  1. Quel courage ! Bravo pour votre parcours.
    Je me revois un peu dans quelques unes de vos difficultés: les longs trajets et donc les grosses journées loin de son bébé, la hantise du « aurais-je assez de lait pour les biberons », la ténacité aussi… Et surtout le plaisir de voir ce bébé rassasié et heureux.
    Belle continuation !

    • J’ai surtout été très privilégiée d’avoir un travail qui m’a permis de m’organiser comme je voulais pour faire autant de tirages. Comment font les mamans avec des horaires imposés???!!!

      Pour info, je viens de découvrir que la nounou « calait » ma fille avec de l’eau les 2 premiers mois de garde. Cela explique peut-être pourquoi elle ne réclamait pas plus le sein à la maison alors qu’elle n’avait pas assez de lait la journée…

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